160 Lettres

Lettre 88 de Jean-Alphonse Turrettini Ă  Johann Heinrich Gernler

[Genève] 12.01.1688 [02/12.01.88]

Je ne saurois commencer

JA présente ses vœux à Gernler pour la nouvelle année. Il espère qu'elle sera, pour lui-même, moins rude que celle qui vient de passer et qu'on aura le plaisir de voir la patrie libre et débarrassée de ses adversaires. On a appris, il y a deux jours, le départ prochain du résident de France à Genève [Roland Dupré]. Tout le monde en a été alarmé et chacun a raisonné sur cela à sa manière, en tirant des conséquences bonnes ou fâcheuses selon son penchant à la crainte ou à l'espérance. En fait, per...

[Genève] 12.01.1688 [02/12.01.88]


Lettre autographe, signée, adressée. Inédite. (F)
Öffentliche Bibliothek der Universität (Basel), Ki. Ar. 130b 171 (n.f.)


Je ne saurois commencer


JA présente ses vœux à Gernler pour la nouvelle année. Il espère qu'elle sera, pour lui-même, moins rude que celle qui vient de passer et qu'on aura le plaisir de voir la patrie libre et débarrassée de ses adversaires. On a appris, il y a deux jours, le départ prochain du résident de France à Genève [Roland Dupré]. Tout le monde en a été alarmé et chacun a raisonné sur cela à sa manière, en tirant des conséquences bonnes ou fâcheuses selon son penchant à la crainte ou à l'espérance. En fait, personne ne sait à quoi s'en tenir. On appréhende les mesures que la Cour pourrait prendre contre la ville après ce départ ou bien, pour le cas probable où un remplaçant serait envoyé, qu'il ne soit ni aussi doux ni aussi pacifique que son prédécesseur. Parallèlement, le bruit court que le roi [Louis XIV] aurait déclaré qu'il renvoyait Genève au Parlement de Dijon. D'autres disent que ce départ n'est qu'une récompense promise depuis longtemps pour ses services. Il s'en va en effet à Florence. Comme on députa à Gêne, il y a quelque temps, un résident du même nom [Étienne Dupré], les gens crurent que c'était lui. Dupré écrivit alors à Croissy en expliquant la chose et en disant que lui-même s'y était presque trompé, dans la pensée qu'après quinze ans de services, il méritait un avancement. On croit donc que son départ pourrait être lié à cette lettre. JA est partagé: en théorie, il n'a pas peur, car il ne voit pas que les affaires françaises permettent à ce pays de rompre avec Genève et avec la Suisse. Mais, dans la pratique, il tremble, parce qu'il se représente les malheurs qui suivraient inévitablement une brouillerie; il dit souvent qu'il ne prendrait aucun autre parti que la fuite en Hollande et les honnêtetés qu'il reçoit chaque jour de ce pays-là le confirment dans sa pensée. Messieurs Drolenvaux [Simon I, Simon II et Abraham] et [Pierre I] Got ne manquent jamais, dans leurs lettres, de lui dire qu'une chambre est prête pour lui chez eux et Leydekker l'exhorte à aller prendre le grade de bachelier à Utrecht. Il lui offre aussi une chambre dans sa maison. Il ajoute qu'il lui enverra prochainement sa Demonstratio evangelica. JA énumère ensuite toutes les réponses reçues à ses lettres : [Johann Rudolf III] Wettstein, qui a joint à sa réponse un Epicedium græco-latinum; [Johann Heinrich] Heidegger et Jurieu; [Peter I] Werenfels, qui a fait écrire par son fils [Samuel], que JA est ravi d'avoir connu. Il attend pour lui répondre de pouvoir lui envoyer l'oraison [Pictet, Benedicta memoria]. Celle-ci paraîtra sans ajout de vers car la famille n'en a reçu que peu. L'édition de la première partie de la théologie est faite [Institutio, 1688-1690]. JA craint que le portrait ne puisse pas y être joint, le peintre [Johann Jakob I Thurneysen] ayant déclaré que des engagements antérieurs l'empêcherait d'y travailler pendant trois mois. JA a écrit à Wettstein, et son oncle à des marchands de Bâle, pour qu'ils le convainquent de faire autrement. JA n'a pas de manuscrits à envoyer en Hollande parce qu'il n'y a rien qui soit prêt pour l'impression. S'il y a des sermons, cela ne vaudra pas la peine de les envoyer en Hollande. Pour les canons, il voit [Bénédict] Pictet dans le dessein de les faire imprimer et de les augmenter d'un second volume. Il y aurait d'autres pièces sur les méthodes du clergé, sur des passages difficiles, sur les persécutions mais il faut du temps pour les examiner. Gernler lui écrit toujours en latin et, lui, répond toujours en français; c'est moins par paresse que par manque de temps. Si son ami était plus proche, il lui enverrait des lettres de science, par exemple les remarques qu'il a commencé à faire sur le De natura deorum de Cicéron. Il trouve bien son compte avec cet auteur et il veut se familiariser avec sa langue et sa philosophie. Il juge Cicéron l'un des plus beaux esprit de l'humanité et demeure"convaincu qu'il a fourni bien des lumières à Descartes, notamment sur l'injustice du principe d'autorité, sur la nécessité de l'examen et sur l'utilité du doute. Si Gernler va à La Haye, il lui conseille de faire connaissance avec Bourchier, Anglais, gouverneur du chevalier Boyle, que JA a connu à Genève. C'est un jeune homme savant, aimable et curieux, qui a bien profité de ses voyages et a appris beaucoup de curiosités au cours de celui qu'il a fait en Italie, tel un œil artificiel fait à Florence. Il déconseille au correspondant de se mêler des disputes des théologiens hollandais et, s'il y eut des gens assez peu judicieux pour déduire de sa façon de prêcher qu'il était coccéien, ils ne méritent pas d'être détrompés. JA considère ces disputes comme l'œuvre de l'esprit malin. Il est étonnant que des gens de bon sens aient cédé à cette tentation et se soient disputés pour des choses de peu d'importance. Les proposants les plus distingués de l'Académie de Genève [Plantat, Coulan et Jacques Du Noyer], gens d'esprit et de mérite, n'ont pas pu se faire recevoir ici car les ministres qui ont des proposants dans leur famille s'y sont opposés. Et ceux qui défendent l'orthodoxie ont craint que ces messieurs ne défendissent des sentiments particuliers et ont appréhendé que la signature qu'ils promettaient ne fût aussi hypocrite que celle de certaines gens de la connaissance de Gernler. Ces derniers du reste ont trop loué et recommandé ces messieurs. S'ils avaient affecté la neutralité et moins de partialité, ils auraient été bien vus de tout le monde. Mais leur imprudence leur a coûté cher. JA ne sait pas ce qu'on fera si l'un des ministres vient à manquer. On n'a plus d'apôtres et les proposants du pays sont encore bien faibles. [Paul] L'Escot n'a point paru et JA en est bien aise; il pourra se faire recevoir plus tard et il ne rencontrera pas d'opposition, sauf la sienne propre puisqu'il n'a pas changé sur ce point-là. Le rabbin [Michel Turrettini] se marie pour de bon avec la sœur de Des Bergeries, professeur en hébreu et recteur de l'Académie de Lausanne. La personne est méritante: il lui manque un œil mais elle aura plus de 20'000 francs. On dit que Bayle a été fait secrétaire du prince. JA essaiera de faire parvenir à Gernler la harangue dont il lui a parlé précédemment pour voir si son correspondant est d'accord avec l'approbation qu'on donne à Bayle. Le Genevois aime toujours faire des dissertations; cependant l'ordre des lectures qu'il a faites ne lui permet pas d'en faire autant qu'il voudrait. Il en a fait une en français, longue, sur le Ps 90,12 et l'a récitée devant [Jean-Antoine] Dautun, Plantat et Du Noyer avec un certain succès. Il pense que pour bien prêcher, il faut s'attacher à la morale plus qu'on ne le fait d'ordinaire; il faut étudier l'homme, apprendre à connaître le cœur et fouiller dans les motifs secrets de nos actions. Cela n'est pas prêcher comme Christ et les Apôtres que d'expliquer un texte d'après les lieux communs, après avoir lu un commentaire. On commet une faute dans le choix des textes, parce qu'on en prend rarement de moraux; on commet une faute quand on en choisit des moraux parce qu'on les explique scolastiquement. D'ailleurs on affecte de faire paraître davantage de lecture que de méditation; on est content si on fait rouler dans sa bouche les gros mots d'un Père de l'Église. Il vaudrait mieux se distinguer par la subtilité de sa méditation plutôt que par l'étendue de ses lectures. Il aime Du Noyer car il se tourne du côté de la morale. JA apprend un peu de mathématiques, ce qui sert pour comprendre les démonstrations géométriques des livres de philosophie et pour connaître ce qu'il faut d'arithmétique. Bien qu'il n'en voit pas vraiment l'utilité, il apprendra aussi un peu d'algèbre, puisqu'elle est à la mode. On lui a donné le conseil d'apprendre un peu de géométrie parce que cela rend l'esprit juste. [Samuel] Bernard (pas celui de Manosque [Jean]) est son maître. Pour la géométrie, il lui fautlire les Eléments de Pardies.

Adresse

Leyde


Lieux

Émission

Genève

RĂ©ception

Leyde

Conservation

Bâle


Cités dans la lettre