750 Lettres

Lettre 64 de Jean-Alphonse Turrettini Ă  Johann Heinrich Gernler

GenĂšve 31.08.1687 [21.08.1687]

Je ne saurois mettre

Ecrire à Gernler est pour JA source à la fois de déplaisir, parce qu'ils sont loin l'un de l'autre, et de plaisir car ils peuvent néanmoins communiquer. Son correspondant semble d'ailleurs apprécier ses lettres. S'il voulait moraliser, il dirait que, dans cette occasion, comme dans presque toutes les autres, l'amour-propre est le ressort de sa conduite. JA donne ensuite des nouvelles de [Jean] Bernard et de [Jean-Antoine] Dautun. Le premier est resté presque tout le temps avec eux, depuis le dép...

GenĂšve 31.08.1687 [21.08.1687]


Lettre autographe, signée. Inédite. (F)
Öffentliche Bibliothek der UniversitĂ€t (Basel), Ki. Ar. 130b 145 (n.f.)


Je ne saurois mettre


Ecrire Ă  Gernler est pour JA source Ă  la fois de dĂ©plaisir, parce qu'ils sont loin l'un de l'autre, et de plaisir car ils peuvent nĂ©anmoins communiquer. Son correspondant semble d'ailleurs apprĂ©cier ses lettres. S'il voulait moraliser, il dirait que, dans cette occasion, comme dans presque toutes les autres, l'amour-propre est le ressort de sa conduite. JA donne ensuite des nouvelles de [Jean] Bernard et de [Jean-Antoine] Dautun. Le premier est restĂ© presque tout le temps avec eux, depuis le dĂ©part de Gernler, mis Ă  part un tour qu'il a fait dans le Canton de Vaud, las de demeurer si longtemps sans prĂȘcher. Il est revenu depuis un jour ou deux; ses maniĂšres et son enjouement sont toujours les mĂȘmes. Il n'a pas pu encore faire sortir sa femme de France; ce fut le prĂ©texte de son voyage Ă  GenĂšve. Il imprime toujours sermon sur sermon, Ă©pĂźtre dĂ©dicatoire sur Ă©pĂźtre dĂ©dicatoire. JA n'aurait rien contre cette maniĂšre qu'il a de satisfaire son faible, si cela ne l'obligeait Ă  une correction longue, pĂ©nible et ennuyeuse. Il parle beaucoup de Gernler et aurait sans doute plaisir Ă  recevoir un billet de sa main Ă  l'occasion de la prochaine lettre de celui-ci Ă  JA. Quant Ă  Dautun, il a quittĂ© son bailli [Beat Fischer], qui l'avait traitĂ© fort malhonnĂȘtement, quelques semaines aprĂšs le dĂ©part de Gernler et est actuellement Ă  GenĂšve. JA le considĂšre comme un homme Ă©clairĂ©, judicieux, pĂ©nĂ©trant et cultivĂ©; ils disputent et lisent des livres ensemble. Ils ont lu «à moisson» avec profit le Commentaire philosophique [de Bayle] et la rĂ©ponse de Jurieu [Des droits des deux souverains]: il a trouvĂ© que le premier Ă©tait l'un des livres les plus forts, les plus beaux et les mieux tournĂ©s qu'il ait jamais lu. Il partage entiĂšrement les sentiments de l'auteur. Certains contestent les droits qu'il donne Ă  la conscience errante mais JA les trouve fort raisonnables. On ne saurait le convaincre qu'on ne doit pas faire une action qu'on croit commandĂ©e par Dieu, que cela soit vrai ou faux. MĂȘme si une telle action Ă©tait mĂ©chante, on devrait la faire si on la regardait comme bonne, la seule faute Ă©tant alors la nĂ©gligence qui aurait empĂȘchĂ© de bien en examiner la nature et qui serait punie par Dieu. Mais on serait encore plus coupable si on ne faisait pas ce que la conscience commande, surtout que la vĂ©ritĂ© est quelquefois trĂšs profondĂ©ment cachĂ©e. Il y a du reste certaines actions, comme le fait de tuer son pĂšre etc., que la conscience ne saurait commander Ă  moins d'ĂȘtre fou. Les mauvaises actions que la conscience dicte et qui sont contraires Ă  la subsistance de la sociĂ©tĂ©, doivent ĂȘtre punies par le Magistrat, pour qui le fait que la conscience les commande ne doit pas avoir de poids. De tout cela rĂ©sulte que la doctrine du Commentaire n'est point contraire au bien de la sociĂ©tĂ© et est fort raisonnable. La rĂ©futation de Jurieu ne l'a point convaincu du contraire. Le pauvre homme fait trop de livres pour les faire tous bons. Les gens de goĂ»t fin disent que Bayle est l'auteur du Commentaire et il le croit; il y voit son gĂ©nie, son Ă©rudition, son raisonnement. Mais par ailleurs, que devient-il? On ne sait plus rien de lui. Il aimerait aussi savoir si [Gilbert I] Burnet a parlĂ© de la famille Turrettini. Il a dĂ©vorĂ© la Vie de Claude [de LadevĂšze] que Gernler lui a offerte; il trouve qu'elle ne fait pas de tort Ă  son hĂ©ros. Il est d'autant plus content de l'avoir qu'elle est trĂšs rare dans le pays; seul [Louis I] Tronchin, Ă  qui l'auteur l'a envoyĂ©e, la possĂšde. Pour en revenir Ă  Dautun, il fait tout ce qu'il peut pour tirer sa mĂšre [Madame I] [de France]. Depuis le dĂ©part de Gernler, il est arrivĂ© plus de Français que pendant toute la pĂ©riode de la persĂ©cution; on estime leur nombre Ă  six mille pendant les trois derniers mois. On trouve Ă  Lyon autant de guides qu'on le veut si on a de l'argent. Il ne dira rien sur la conduite de la Cour, son apparente connivence avec ces sorties, ses"Ă©ternelles contradictions... puisque ce n'est pas son gĂ©nie. Samedi dernier, il s'est rendu avec d'autres personnes Ă  Coppet, oĂč [Jean-Antoine] Dautun prĂȘchait le dimanche. Ils n'en sont revenu que le lundi. Ils ont Ă©tĂ© reçu avec beaucoup d'honnĂȘtetĂ©s dans la maison du comte de Dohna. Comme son correspondant le voit, il fait des efforts pour se pousser un peu dans le monde, comme on le lui a conseillĂ©. Il lisait rĂ©cemment la traduction d'un dialogue de Platon, Ă  la fin d'un livre trĂšs estimĂ© par [Jean-Robert] Chouet [Fleury, Du choix des Ă©tudes] ; Socrate [I] y dit que les philosophes de son temps Ă©taient des gens trĂšs empruntĂ©s dans le domaine de la vie civile. JA s'est reconnu dans cette description. L'estime qu'il a pour Socrate, qu'il regarde comme l'un des plus grands hommes et philosophes de tous les temps, lui fait partager l'avis que la philosophie ne doit pas ĂȘtre si Ă©loignĂ©e qu'on le croit de la sociĂ©tĂ© et du commerce. Ainsi, sans trop s'occuper de physique et de logique, il s'arrĂȘte actuellement Ă  la mĂ©taphysique, qui a plus de rapports avec la thĂ©ologie, et il tĂąche de se faire un peu Ă  l'air du monde et de s'intĂ©resser aux affaires Ă©conomiques et civiles. Une vĂ©ritĂ© qu'il a apprise de Socrate - que presque tous les sentiments et les raisonnements qu'on a sur la plupart des choses sont des tours de l'imagination, plus ou moins incertains - contribue encore Ă  l'Ă©loigner des spĂ©culations philosophiques, mises Ă  part quelques-unes de mĂ©taphysique. Peu s'en faut que JA ne soit pyrrhonien quand il considĂšre 1) les choses ridicules qui ont cours dans le monde 2) les sentiments opposĂ©s des gens qui raisonnent bien dans le monde 3) les motifs qui font choisir un sentiment plutĂŽt qu'un autre, le hasard, les passions, les prĂ©ventions etc... L'Ă©tat d'un pyrrhonien n'est pas si malheureux qu'on le prĂ©tend. Il a lu le livre de Sextus Empiricus dans lequel il compare joliment le sceptique au peintre qui, n'ayant pu peindre l'Ă©cume sur la bouche du cheval qu'il venait de faire, jeta l'Ă©ponge sur le tableau oĂč elle forma une Ă©cume parfaite. De mĂȘme le pyrrhonien, aprĂšs avoir en vain cherchĂ© la vĂ©ritĂ© pour ĂȘtre heureux, se jette par dĂ©pit dans un doute universel et est tout Ă©tonnĂ© de voir que ce doute le met dans cet Ă©tat de bonheur qu'il voulait atteindre par la recherche de la vĂ©ritĂ©. Tous les meilleurs philosophes de l'AntiquitĂ© ont pris ce parti. S'ils n'avaient pas poussĂ© le doute jusque dans les choses de la religion, il le considĂ©rerait comme des exemples dignes d'ĂȘtre suivis. CicĂ©ron, peut-ĂȘtre le plus bel esprit qui ait vĂ©cu, Ă©tait acadĂ©micien. JA lit avec un plaisir indicible ses Ɠuvres philosophiques, bien qu'il lui en manque une partie. Il a lu les Questions acadĂ©miques et il en est maintenant au De natura deorum. Il y a trouvĂ©, en autant de termes, la rĂšgle de Descartes sur l'idĂ©e claire et distincte de mĂȘme que sa limitation pour ce qui est des choses de la vie. Il y a trouvĂ© le vrai sentiment que CicĂ©ron a sur l'existence de Dieu, Ă  savoir qu'elle est vraisemblable. Avec tout cela, il y a aussi des raisonnements faux et obscurs car il Ă©tait plutĂŽt bel esprit que philosophe. Un autre bel esprit dont il lit les ouvrages dans le texte est Lucien; ses Dialogues des morts sont trĂšs jolis et trĂšs spirituels. L'auteur des Nouveaux Dialogues des Morts [Fontenelle] l'a merveilleusement bien imitĂ©. Le pyrrhonisme historique lui plaĂźt Ă©galement beaucoup. Bayle en parle trĂšs raisonnablement au dĂ©but de sa Critique. Il a eu depuis peu l'occasion de dĂ©biter quelques pensĂ©es lĂ -dessus. Un philosophe a fait une harangue Ă  la louange de Romulus; cela lui a donnĂ© l'idĂ©e d'en faire une pour prouver que l'histoire de Romulus est fabuleuse. Il y travaille maintenant. [Antoine I] LĂ©ger est toujours aussi agrĂ©able en dispute et en conversation. Il aimerait avoir des nouvelles du parent de Madame de Julien pour qui elle avait donnĂ©e une lettre Ă  Gernler

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