262 Lettres

Lettre 88 de Jean-Alphonse Turrettini Ă  Johann Heinrich Gernler

[GenĂšve] 12.01.1688 [02/12.01.88]

Je ne saurois commencer

JA prĂ©sente ses vƓux Ă  Gernler pour la nouvelle annĂ©e. Il espĂšre qu'elle sera, pour lui-mĂȘme, moins rude que celle qui vient de passer et qu'on aura le plaisir de voir la patrie libre et dĂ©barrassĂ©e de ses adversaires. On a appris, il y a deux jours, le dĂ©part prochain du rĂ©sident de France Ă  GenĂšve [Roland DuprĂ©]. Tout le monde en a Ă©tĂ© alarmĂ© et chacun a raisonnĂ© sur cela Ă  sa maniĂšre, en tirant des consĂ©quences bonnes ou fĂącheuses selon son penchant Ă  la crainte ou Ă  l'espĂ©rance. En fait, per...

[GenĂšve] 12.01.1688 [02/12.01.88]


Lettre autographe, signée, adressée. Inédite. (F)
Öffentliche Bibliothek der UniversitĂ€t (Basel), Ki. Ar. 130b 171 (n.f.)


Je ne saurois commencer


JA prĂ©sente ses vƓux Ă  Gernler pour la nouvelle annĂ©e. Il espĂšre qu'elle sera, pour lui-mĂȘme, moins rude que celle qui vient de passer et qu'on aura le plaisir de voir la patrie libre et dĂ©barrassĂ©e de ses adversaires. On a appris, il y a deux jours, le dĂ©part prochain du rĂ©sident de France Ă  GenĂšve [Roland DuprĂ©]. Tout le monde en a Ă©tĂ© alarmĂ© et chacun a raisonnĂ© sur cela Ă  sa maniĂšre, en tirant des consĂ©quences bonnes ou fĂącheuses selon son penchant Ă  la crainte ou Ă  l'espĂ©rance. En fait, personne ne sait Ă  quoi s'en tenir. On apprĂ©hende les mesures que la Cour pourrait prendre contre la ville aprĂšs ce dĂ©part ou bien, pour le cas probable oĂč un remplaçant serait envoyĂ©, qu'il ne soit ni aussi doux ni aussi pacifique que son prĂ©dĂ©cesseur. ParallĂšlement, le bruit court que le roi [Louis XIV] aurait dĂ©clarĂ© qu'il renvoyait GenĂšve au Parlement de Dijon. D'autres disent que ce dĂ©part n'est qu'une rĂ©compense promise depuis longtemps pour ses services. Il s'en va en effet Ă  Florence. Comme on dĂ©puta Ă  GĂȘne, il y a quelque temps, un rĂ©sident du mĂȘme nom [Étienne DuprĂ©], les gens crurent que c'Ă©tait lui. DuprĂ© Ă©crivit alors Ă  Croissy en expliquant la chose et en disant que lui-mĂȘme s'y Ă©tait presque trompĂ©, dans la pensĂ©e qu'aprĂšs quinze ans de services, il mĂ©ritait un avancement. On croit donc que son dĂ©part pourrait ĂȘtre liĂ© Ă  cette lettre. JA est partagĂ©: en thĂ©orie, il n'a pas peur, car il ne voit pas que les affaires françaises permettent Ă  ce pays de rompre avec GenĂšve et avec la Suisse. Mais, dans la pratique, il tremble, parce qu'il se reprĂ©sente les malheurs qui suivraient inĂ©vitablement une brouillerie; il dit souvent qu'il ne prendrait aucun autre parti que la fuite en Hollande et les honnĂȘtetĂ©s qu'il reçoit chaque jour de ce pays-lĂ  le confirment dans sa pensĂ©e. Messieurs Drolenvaux [Simon I, Simon II et Abraham] et [Pierre I] Got ne manquent jamais, dans leurs lettres, de lui dire qu'une chambre est prĂȘte pour lui chez eux et Leydekker l'exhorte Ă  aller prendre le grade de bachelier Ă  Utrecht. Il lui offre aussi une chambre dans sa maison. Il ajoute qu'il lui enverra prochainement sa Demonstratio evangelica. JA Ă©numĂšre ensuite toutes les rĂ©ponses reçues Ă  ses lettres : [Johann Rudolf III] Wettstein, qui a joint Ă  sa rĂ©ponse un Epicedium grĂŠco-latinum; [Johann Heinrich] Heidegger et Jurieu; [Peter I] Werenfels, qui a fait Ă©crire par son fils [Samuel], que JA est ravi d'avoir connu. Il attend pour lui rĂ©pondre de pouvoir lui envoyer l'oraison [Pictet, Benedicta memoria]. Celle-ci paraĂźtra sans ajout de vers car la famille n'en a reçu que peu. L'Ă©dition de la premiĂšre partie de la thĂ©ologie est faite [Institutio, 1688-1690]. JA craint que le portrait ne puisse pas y ĂȘtre joint, le peintre [Johann Jakob I Thurneysen] ayant dĂ©clarĂ© que des engagements antĂ©rieurs l'empĂȘcherait d'y travailler pendant trois mois. JA a Ă©crit Ă  Wettstein, et son oncle Ă  des marchands de BĂąle, pour qu'ils le convainquent de faire autrement. JA n'a pas de manuscrits Ă  envoyer en Hollande parce qu'il n'y a rien qui soit prĂȘt pour l'impression. S'il y a des sermons, cela ne vaudra pas la peine de les envoyer en Hollande. Pour les canons, il voit [BĂ©nĂ©dict] Pictet dans le dessein de les faire imprimer et de les augmenter d'un second volume. Il y aurait d'autres piĂšces sur les mĂ©thodes du clergĂ©, sur des passages difficiles, sur les persĂ©cutions mais il faut du temps pour les examiner. Gernler lui Ă©crit toujours en latin et, lui, rĂ©pond toujours en français; c'est moins par paresse que par manque de temps. Si son ami Ă©tait plus proche, il lui enverrait des lettres de science, par exemple les remarques qu'il a commencĂ© Ă  faire sur le De natura deorum de CicĂ©ron. Il trouve bien son compte avec cet auteur et il veut se familiariser avec sa langue et sa philosophie. Il juge CicĂ©ron l'un des plus beaux esprit de l'humanitĂ© et demeure"convaincu qu'il a fourni bien des lumiĂšres Ă  Descartes, notamment sur l'injustice du principe d'autoritĂ©, sur la nĂ©cessitĂ© de l'examen et sur l'utilitĂ© du doute. Si Gernler va Ă  La Haye, il lui conseille de faire connaissance avec Bourchier, Anglais, gouverneur du chevalier Boyle, que JA a connu Ă  GenĂšve. C'est un jeune homme savant, aimable et curieux, qui a bien profitĂ© de ses voyages et a appris beaucoup de curiositĂ©s au cours de celui qu'il a fait en Italie, tel un Ɠil artificiel fait Ă  Florence. Il dĂ©conseille au correspondant de se mĂȘler des disputes des thĂ©ologiens hollandais et, s'il y eut des gens assez peu judicieux pour dĂ©duire de sa façon de prĂȘcher qu'il Ă©tait coccĂ©ien, ils ne mĂ©ritent pas d'ĂȘtre dĂ©trompĂ©s. JA considĂšre ces disputes comme l'Ɠuvre de l'esprit malin. Il est Ă©tonnant que des gens de bon sens aient cĂ©dĂ© Ă  cette tentation et se soient disputĂ©s pour des choses de peu d'importance. Les proposants les plus distinguĂ©s de l'AcadĂ©mie de GenĂšve [Plantat, Coulan et Jacques Du Noyer], gens d'esprit et de mĂ©rite, n'ont pas pu se faire recevoir ici car les ministres qui ont des proposants dans leur famille s'y sont opposĂ©s. Et ceux qui dĂ©fendent l'orthodoxie ont craint que ces messieurs ne dĂ©fendissent des sentiments particuliers et ont apprĂ©hendĂ© que la signature qu'ils promettaient ne fĂ»t aussi hypocrite que celle de certaines gens de la connaissance de Gernler. Ces derniers du reste ont trop louĂ© et recommandĂ© ces messieurs. S'ils avaient affectĂ© la neutralitĂ© et moins de partialitĂ©, ils auraient Ă©tĂ© bien vus de tout le monde. Mais leur imprudence leur a coĂ»tĂ© cher. JA ne sait pas ce qu'on fera si l'un des ministres vient Ă  manquer. On n'a plus d'apĂŽtres et les proposants du pays sont encore bien faibles. [Paul] L'Escot n'a point paru et JA en est bien aise; il pourra se faire recevoir plus tard et il ne rencontrera pas d'opposition, sauf la sienne propre puisqu'il n'a pas changĂ© sur ce point-lĂ . Le rabbin [Michel Turrettini] se marie pour de bon avec la sƓur de Des Bergeries, professeur en hĂ©breu et recteur de l'AcadĂ©mie de Lausanne. La personne est mĂ©ritante: il lui manque un Ɠil mais elle aura plus de 20'000 francs. On dit que Bayle a Ă©tĂ© fait secrĂ©taire du prince. JA essaiera de faire parvenir Ă  Gernler la harangue dont il lui a parlĂ© prĂ©cĂ©demment pour voir si son correspondant est d'accord avec l'approbation qu'on donne Ă  Bayle. Le Genevois aime toujours faire des dissertations; cependant l'ordre des lectures qu'il a faites ne lui permet pas d'en faire autant qu'il voudrait. Il en a fait une en français, longue, sur le Ps 90,12 et l'a rĂ©citĂ©e devant [Jean-Antoine] Dautun, Plantat et Du Noyer avec un certain succĂšs. Il pense que pour bien prĂȘcher, il faut s'attacher Ă  la morale plus qu'on ne le fait d'ordinaire; il faut Ă©tudier l'homme, apprendre Ă  connaĂźtre le cƓur et fouiller dans les motifs secrets de nos actions. Cela n'est pas prĂȘcher comme Christ et les ApĂŽtres que d'expliquer un texte d'aprĂšs les lieux communs, aprĂšs avoir lu un commentaire. On commet une faute dans le choix des textes, parce qu'on en prend rarement de moraux; on commet une faute quand on en choisit des moraux parce qu'on les explique scolastiquement. D'ailleurs on affecte de faire paraĂźtre davantage de lecture que de mĂ©ditation; on est content si on fait rouler dans sa bouche les gros mots d'un PĂšre de l'Église. Il vaudrait mieux se distinguer par la subtilitĂ© de sa mĂ©ditation plutĂŽt que par l'Ă©tendue de ses lectures. Il aime Du Noyer car il se tourne du cĂŽtĂ© de la morale. JA apprend un peu de mathĂ©matiques, ce qui sert pour comprendre les dĂ©monstrations gĂ©omĂ©triques des livres de philosophie et pour connaĂźtre ce qu'il faut d'arithmĂ©tique. Bien qu'il n'en voit pas vraiment l'utilitĂ©, il apprendra aussi un peu d'algĂšbre, puisqu'elle est Ă  la mode. On lui a donnĂ© le conseil d'apprendre un peu de gĂ©omĂ©trie parce que cela rend l'esprit juste. [Samuel] Bernard (pas celui de Manosque [Jean]) est son maĂźtre. Pour la gĂ©omĂ©trie, il lui fautlire les ElĂ©ments de Pardies.

Adresse

Leyde


Lieux

Émission

GenĂšve

RĂ©ception

Leyde

Conservation

BĂąle


Cités dans la lettre